Depuis le 26 juin 2025, les internautes togolais font face à un accès sévèrement restreint à plusieurs plateformes numériques majeures. YouTube, TikTok et Facebook, parmi les plus utilisées, sont devenues quasiment inaccessibles. Cette situation, dénoncée par la société civile et des observateurs internationaux, survient dans un contexte politique marqué par des manifestations à Lomé et par des tensions croissantes entre le pouvoir et la rue.
L’accès à Internet, longtemps considéré comme une fenêtre d’expression citoyenne et un levier économique, semble aujourd’hui soumis à un contrôle technique de plus en plus sophistiqué.
« Il ne s’agit pas d’une coupure générale, mais de blocages ciblés affectant certaines applications, une situation souvent désignée comme une censure applicative », explique Emmanuel Vitus Agbenowossi, président de la branche togolaise d’Internet Society.
L’organisation note une perturbation « inhabituelle » dans plusieurs zones du pays, particulièrement depuis le 26 juin.
Les premiers signes de ralentissement sont apparus autour du 26 juin. D’après les données analysées par l’équipe de chercheurs de l’Université Georgia Tech, aux États-Unis, à travers la plateforme de surveillance Internet IODA (Internet Outage Detection and Analysis), la connectivité vers YouTube – l’un des réseaux les plus prisés par les jeunes, journalistes et militants de la société civile – a connu une chute drastique. Entre le 16 et le 25 juin, la plateforme enregistrait encore des pics de connectivité avoisinant les 70 %. Mais à partir du 26 juin, tout bascule : le 27 juin, un pic anormal proche de 100 % précède une chute brutale, suivie de signaux irréguliers. Du 28 au 30 juin, la connectivité s’effondre à des niveaux critiques, oscillant entre 20 % et 40 %. Un signal clair, pour les chercheurs, d’une perturbation volontaire visant spécifiquement certaines applications.
Ce diagnostic technique renforce les soupçons d’un acte délibéré du gouvernement pour restreindre l’espace numérique dans un moment politiquement sensible. Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des Consommateurs du Togo (LCT), parle sans détour : « Il s’agit d’une atteinte grave à la liberté d’expression, mais aussi aux activités économiques. Cette restriction pénalise les PME, les commerçants, les créateurs de contenus numériques, tous les citoyens qui vivent du numérique aujourd’hui. »
Des voix s’élèvent pour exiger la levée immédiate des restrictions. « Nous avons demandé que cette limitation cesse. On ne peut pas continuer à vivre dans une restriction permanente chaque fois qu’il y a des revendications sociales », insiste Sogadji. Mais malgré ces appels répétés, aucune réaction officielle n’a été enregistrée à ce jour.
Plus surprenant encore est le mutisme de l’ARCEP, l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes. Créée en 2020 pour garantir un service de qualité à un prix abordable, l’institution s’est récemment illustrée par des actions correctrices envers les opérateurs téléphoniques. Mais face à cette crise d’accès sans précédent, son silence étonne.
«Il revient au directeur général, Michel Yaovi Galley de situer les abonnés lésés par cette répression numérique. Son silence est une caution implicite à une dérive autoritaire », accuse un activiste numérique sous anonymat.
Le Togo n’en est pas à sa première restriction. En 2017, en pleine manifestation de l’opposition, l’accès à Internet avait été brutalement interrompu. Trois ans plus tard, en 2020, la Cour de Justice de la CEDEAO avait jugé cette coupure illégale, estimant qu’elle violait la liberté d’expression garantie par les instruments juridiques régionaux.
Cette récidive numérique, bien que plus subtile, n’en est pas moins problématique. Elle intervient dans un contexte de forte préoccupation sur les droits numériques. La coalition internationale #KeepItOn, à laquelle participe Internet Society Togo, milite précisément contre ce genre de pratiques.
« Le numérique est un droit fondamental aujourd’hui. Le restreindre de façon unilatérale, c’est restreindre les droits de toute une nation à s’informer, à s’exprimer, à vivre », déclare Emmanuel Vitus.
En attendant un retour à la normale, les internautes togolais, contraints à l’usage de VPN pour contourner les blocages, s’interrogent : jusqu’à quand cette censure numérique va-t-elle durer ? Et plus encore : que cache cette volonté de contrôle renforcé de l’espace digital à l’heure où la parole citoyenne prend de plus en plus d’ampleur sur les réseaux ? Pour beaucoup, cette situation est un test grandeur nature de la transparence démocratique et de la place du numérique dans le futur du Togo.
