Vernis et gels pour ongles : le TPO interdit ailleurs, la réglementation togolaise muette

Derrière les manucures impeccables, les ongles colorés et les gels qui durcissent en quelques secondes sous une lampe UV ou LED, une question sanitaire commence à s’imposer : que contiennent réellement les produits utilisés dans les salons de beauté au Togo ? Le débat porte notamment sur le TPO, un photoinitiateur utilisé dans certains gels et vernis pour ongles artificiels ou semi-permanents. Classé en Europe comme substance toxique pour la reproduction, catégorie 1B, il est interdit dans les cosmétiques de l’Union européenne depuis le 1er septembre 2025. La Grande-Bretagne a engagé sa propre interdiction à compter du 15 août 2026. Au Maroc, l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé a également interdit les produits cosmétiques contenant cette substance.

Au Togo, en revanche, dans les sources publiques officielles consultées, de décision spécifique annonçant l’interdiction du TPO dans les vernis ou gels pour ongles, il n’y en a pas. Cette absence d’annonce ne signifie pas que le TPO est officiellement autorisé sans restriction : elle signifie surtout qu’il est difficile, à ce stade, d’identifier une position réglementaire togolaise publique et spécifique sur cette substance. Et c’est précisément là que commence le problème. Dans les salons de beauté de Lomé, la pose de vernis semi-permanent, de gel ou d’ongles artificiels est devenue une prestation courante. Pour beaucoup de clientes, la question est esthétique : tenue plus longue, séchage rapide, finition brillante. Pour les professionnelles, le TPO joue un rôle technique : il permet au produit de polymériser lorsqu’il est exposé aux rayons UV ou LED. Mais derrière cette efficacité se trouve une substance dont la classification réglementaire a profondément changé en Europe.


Le TPO, une substance devenue indésirable dans les cosmétiques européens

Le TPO, ou Trimethylbenzoyl Diphenylphosphine Oxide, également appelé oxyde de diphényl (2,4,6-triméthylbenzoyl)phosphine, porte notamment le numéro CAS 75980-60-8. Il est utilisé comme photoinitiateur : exposé à une source UV ou LED, il contribue au durcissement rapide de certains produits pour ongles. Son histoire réglementaire mérite toutefois d’être précisée. Le Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs avait conclu en 2014 que le TPO pouvait être considéré comme sûr lorsqu’il était utilisé dans les produits de modelage des ongles à une concentration maximale de 5 %, tout en le qualifiant de sensibilisant cutané modéré.  La situation a changé après une nouvelle classification européenne. Le TPO a été classé comme substance CMR de catégorie 1B, c’est-à-dire toxique pour la reproduction. Cette classification a déclenché son inscription parmi les substances interdites dans les produits cosmétiques européens.

Depuis le 1er septembre 2025, les produits cosmétiques contenant du TPO ne peuvent donc plus être mis sur le marché ou mis à disposition dans l’Union européenne. Et contrairement à ce que pourrait laisser penser une simple mesure visant les fabricants, l’interdiction concerne également les professionnels des salons de beauté : ils ne peuvent plus utiliser ces produits sur leurs clientes dans le cadre de leur activité commerciale. Même les stocks achetés avant la date d’interdiction ne bénéficient pas d’une période générale permettant leur utilisation professionnelle.

Cette nuance est importante : l’interdiction européenne ne signifie pas que chaque manucure réalisée avec du TPO aurait démontré un effet toxique sur la cliente. Elle découle de la classification de la substance et du principe réglementaire européen appliqué aux substances CMR. D’ailleurs, l’association professionnelle britannique CTPA souligne que la décision européenne repose sur les propriétés dangereuses de la substance dans une logique de précaution et précise que cela ne signifie pas que tous les produits cosmétiques contenant du TPO sont nécessairement dangereux dans leurs conditions habituelles d’utilisation. Cette distinction scientifique mérite d’être conservée dans le débat togolais : interdit ne signifie pas automatiquement « poison à chaque utilisation », tout comme l’absence d’interdiction ne constitue pas une preuve d’innocuité.

Le Maroc aussi a décidé de couper court

Le cas marocain est particulièrement intéressant pour les pays africains. L’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS) a publié une note d’information consacrée spécifiquement aux vernis et gels pour ongles contenant du TPO. L’agence y annonce que l’utilisation de ces produits est désormais strictement interdite au Maroc. L’AMMPS explique que cette décision fait suite à une évaluation des données scientifiques disponibles et des normes internationales relatives à la substance. Elle qualifie le profil toxicologique du TPO de préoccupant et attire l’attention des professionnels de santé, des acteurs de la beauté et des consommateurs. Le Maroc devient ainsi un point de comparaison particulièrement pertinent pour le Togo : deux pays africains, des marchés de consommation largement ouverts aux produits cosmétiques importés et un secteur de l’esthétique en plein développement. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que font Bruxelles ou Londres. Que font les autorités africaines face à ces changements de normes ? Après l’Europe, la Grande-Bretagne ferme également la porte Le mouvement réglementaire ne s’est d’ailleurs pas arrêté à l’Union européenne.

Au Royaume-Uni, et plus précisément en Grande-Bretagne, le calendrier est différent. Le TPO est désormais concerné par une interdiction de mise sur le marché à partir du 15 août 2026. Toutefois, les produits légalement mis sur le marché avant cette date peuvent encore bénéficier d’une période de mise à disposition allant jusqu’au 14 février 2027. Le signal est clair : les deux grands ensembles réglementaires européens convergent désormais vers une exclusion du TPO des produits cosmétiques, même si leurs calendriers et modalités diffèrent. Et c’est précisément ce qui devrait interpeller les marchés africains.

Le risque d’un marché à deux vitesses

Lorsqu’une substance ou un produit est retiré d’un marché fortement réglementé, une question revient régulièrement dans les pays qui disposent de mécanismes de contrôle moins développés : que deviennent les stocks existants ? Une question mérite d’être posée : les produits contenant du TPO interdits en Europe seront-ils réorientés vers les pays moins développés et où les réglementations sont quasi-absentes ? Car le Togo dispose d’un marché ouvert aux importations et le ministère chargé du Commerce mène régulièrement des opérations de contrôle des produits présents sur les marchés. En décembre 2025, par exemple, le ministère a indiqué avoir renforcé les contrôles dans plusieurs grands marchés de Lomé afin de garantir la sécurité sanitaire des consommateurs. En mai 2025, le même ministère indiquait également renforcer les capacités de ses contrôleurs du commerce et intensifier le contrôle des produits sur les marchés.  Le problème est donc moins celui d’une absence totale de contrôle que celui d’une question beaucoup plus précise : les contrôles togolais recherchent-ils le TPO dans les produits cosmétiques pour ongles ? Les agents disposent-ils des moyens techniques permettant d’identifier cette substance ? Existe-t-il une norme nationale ou communautaire spécifique applicable aux ingrédients des produits cosmétiques pour ongles ? Les importateurs doivent-ils fournir une composition détaillée avant la commercialisation ? Et surtout : les autorités togolaises ont-elles procédé à une évaluation du risque spécifique lié au TPO ? Ces questions restent ouvertes.

Le secteur de l’esthétique n’est pourtant plus marginal

À Lomé, les prestations de manucure, de pose de gel, de vernis semi-permanent et d’onglerie occupent désormais une place importante dans l’économie de la beauté. Elles font vivre des milliers de professionnelles, souvent dans de petites unités ou des activités individuelles. Le ministère togolais chargé du Commerce lui-même a consacré, en 2026, une initiative à la question de l’esthétique dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes. Le ministère y a organisé un panel consacré au « Droit et esthétique », avec l’objectif affiché de sensibiliser aux risques liés aux mauvaises pratiques dans le secteur et de promouvoir un encadrement plus rigoureux afin de garantir la sécurité et la dignité des femmes.  La médecin spécialiste Mme N’BOUKE Delali, citée par le ministère, recommandait notamment de limiter l’usage excessif des produits de maquillage, de lire attentivement les étiquettes et de privilégier les produits cosmétiques bénéficiant d’un écolabel ou d’un label bio.  Le paradoxe est donc évident : le Togo commence à parler plus sérieusement de la sécurité dans le secteur de l’esthétique au moment même où une substance utilisée dans certaines prestations d’onglerie fait l’objet d’une surveillance réglementaire accrue ailleurs.

 

Le consommateur togolais peut-il savoir ce qu’il met sur ses ongles ? C’est probablement la question la plus concrète. Une cliente qui se rend dans un salon pour une pose de gel sait-elle si le produit contient du TPO ? Pour une cliente togolaise, la difficulté est cependant plus grande si le produit est importé sans informations suffisamment lisibles, si l’étiquetage n’est pas en conformité ou si la professionnelle elle-même ne connaît pas la composition exacte du produit. La première mesure de prudence n’est donc pas de paniquer ni de considérer tous les gels comme dangereux. Elle consiste à demander la composition du produit utilisé. Et pour les professionnelles, à privilégier des produits clairement identifiés comme TPO-free, lorsque cela est possible, et à conserver les informations relatives aux fournisseurs et aux lots.


L’enjeu dépasse le seul TPO

Car le véritable problème que révèle cette affaire est plus large. Le TPO n’est qu’un exemple de la difficulté rencontrée par les autorités lorsqu’une innovation commerciale se diffuse plus rapidement que les mécanismes de réglementation et de contrôle. Les cosmétiques sont aujourd’hui des produits très sophistiqués. Vernis semi-permanents, gels UV, résines, colles, extensions, produits de blanchiment, colorations ou soins chimiques peuvent contenir une multitude de substances dont le nom est incompréhensible pour le consommateur moyen.

Dans ce contexte, la protection du public ne peut pas reposer uniquement sur la capacité d’une cliente à déchiffrer une étiquette. Elle suppose un système complet : normes, homologation, contrôle des importations, surveillance du marché, retrait des produits non conformes, information des professionnels et possibilité pour les consommateurs de signaler des effets indésirables. Le Togo dispose déjà d’un dispositif de contrôle du marché et affirme vouloir renforcer la protection des consommateurs.  Mais la question spécifique du TPO montre qu’une réglementation générale doit aussi être capable de suivre l’évolution rapide des alertes scientifiques internationales.

Lomé doit-il attendre une interdiction étrangère pour réagir ?C’est finalement la question centrale. L’Union européenne a interdit le TPO à compter du 1er septembre 2025. La Grande-Bretagne a fixé au 15 août 2026 l’interdiction de mise sur son marché des nouveaux produits contenant cette substance, avec une période transitoire jusqu’au 14 février 2027. Le Maroc a, de son côté, publié en 2026 une décision spécifique interdisant les vernis et gels pour ongles contenant du TPO. Le Togo, lui, ne semble pas avoir publié à ce jour de mesure spécifique comparable dans les sources officielles accessibles que nous avons pu vérifier. Cela ne permet pas de conclure que les produits contenant du TPO sont illégaux au Togo. Cela ne permet pas davantage de conclure qu’ils sont sans danger dans les conditions d’utilisation locales. Cela révèle surtout un déficit d’information publique. Et sur une question qui touche directement à la santé des consommateurs et à un secteur où les jeunes femmes sont particulièrement nombreuses parmi les clientes, ce silence mérite d’être levé.

Il appartient désormais aux autorités compétentes, notamment celles chargées du Commerce et du Contrôle de qualité, mais aussi de la Santé, de préciser la position du Togo : le TPO est-il autorisé ? À quelles concentrations ? Dans quels produits ? Les produits importés sont-ils contrôlés ? Existe-t-il une procédure de retrait ? Des contrôles spécifiques sont-ils réalisés dans les salons de beauté ? En attendant une réponse officielle, une chose est certaine : une substance classée CMR 1B en Europe et désormais interdite dans les cosmétiques européens ne devrait pas rester une affaire connue uniquement des chimistes et des professionnels de l’industrie de la beauté. 

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