Région des Savanes :« Galamsey », l’eldorado mortel qui aspire la jeunesse

C’est un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur dans la région des Savanes. Depuis plusieurs années, le départ massif des jeunes vers les mines d’or de certains pays de la sous-région est devenu une réalité aussi visible que préoccupante. À la recherche d’une vie meilleure, ces jeunes n’hésitent pas à braver tous les dangers, car derrière cet eldorado tant espéré se cachent de nombreux obstacles, souvent méconnus du grand public.

Face au sous-emploi persistant et à la cherté de la vie qui constituent une réalité quotidienne au Togo et principalement dans la région des Savanes, la jeunesse des Savanes, région considérée comme la plus pauvre du pays a trouvé une alternative : l’aventure vers les sites d’orpaillage du Ghana, de la Côte d’Ivoire, du Mali ou encore du Libéria communément appelés « Galamsey ». Chaque année, le nombre de ces aventuriers ne cesse de croître. Parmi eux figurent en grande partie de jeunes diplômés pourtant formés pour contribuer au développement local.

« Après deux ans sans emploi malgré mon diplôme, je n’avais plus le choix. Voir mes parents peiner à subvenir à nos besoins était devenu insupportable », confie Moussa, 27 ans, ancien étudiant en sociologie aujourd’hui revenu d’un site aurifère au Ghana. Pour le conseiller municipal Rabiou Alassani de la commune kpendjal 2 à Borgou, s’exprimant à travers une tribune, ce départ massif des jeunes est la conséquence directe de défaillances structurelles persistantes dans la gestion des secteurs clés que sont l’agriculture, l’emploi des jeunes et l’éducation.

« La situation devient encore plus préoccupante lorsque des enseignants vacataires, mal rémunérés et sans perspectives, abandonnent les salles de classe pour rejoindre ces sites d’orpaillage à l’étranger. Quand un enseignant préfère l’orpaillage à l’école, cela signifie que le système est en crise profonde » poursuit RabiouAlassani.

Des « réussites » qui occultent les risques

Cependant, derrière cette option de survie économique se dissimulent d’énormes risques. Dans plusieurs pays de destination, l’extraction artisanale de l’or est strictement interdite. Les activités se déroulent donc dans l’illégalité. Pour y faire face, les autorités locales organisent régulièrement des descentes musclées sur les sites miniers, souvent menées par les forces de défense et de sécurité.

« Un matin, les militaires ont débarqué sans prévenir. On a tout abandonné pour fuir. Certains ont été arrêtés, d’autres blessés. Moi, j’ai passé trois mois en prison avant d’être libéré grâce à l’intervention des proches à moi », témoigne Lamoussa, 30 ans, originaire de la préfecture de Tône.

Par ailleurs, les mines d’or sont aussi des lieux marqués par une forte consommation de boissons alcoolisées notamment le tristement célèbre “Vody”. Les jeunes y ont recours pour se donner une illusion d’énergie afin de travailler de longues heures sans ressentir la fatigue, ignorant les graves conséquences sur leur santé. Absence de protection, inhalation de produits toxiques ou encore éboulements sont là quelques conditions de travail pénibles à mentionner. De nombreuxjeunes, physiquement affaiblis voient leur état de santé se détériorer rapidement les obligeant à écourter brutalement leur aventure souvent sans le moindre gain.

Education en hypothèque

Malgré ces réalités alarmantes, certains aventuriers parviennent néanmoins à s’en sortir. À leur retour au pays, les signes extérieurs de réussite sont visibles : maisons modernes, motos rutilantes, parfois même des véhicules. Ces images de réussite exercent une attraction puissante sur les jeunes élèves et apprentis. Conséquence directe : une baisse drastique des effectifs dans les établissements scolaires et les centres de formation. De nombreux jeunes abandonnent les études ou l’apprentissage convaincus que l’orpaillage constitue un raccourci vers la réussite sociale.

L’urgence de garantir des emplois pour sauver la jeunesse

« Si les jeunes de la région des Savanes quittent le Togo pour risquer leur vie dans des mines artisanales à l’étranger, c’est parce qu’ils n’ont plus d’espoir localement. Nos agriculteurs, pourtant piliers de l’économie nationale, sont abandonnés : absence réelle d’accompagnement financier et matériel ; manque de mécanisation et de soutien durable ; et surtout retard inacceptable dans le paiement du riz paddy acheté par l’État togolais auprès des producteurs de la région des Savanes », déplore le conseiller municipal RabiouAlassani.

Face à cette situation préoccupante, des pistes de solutions s’imposent. Il devient urgent de renforcer les politiques de création d’emplois décents en faveur des jeunes, notamment à travers la promotion de l’agriculture moderne, de l’entrepreneuriat local et de la transformation des produits agricoles. L’État avec l’appui des partenaires techniques et financiers, doit également investir davantage dans une formation professionnelle adaptée aux réalités économiques de la région.

Par ailleurs, la sensibilisation des jeunes sur les dangers réels de l’orpaillage clandestin doit être intensifiée, en mettant en lumière les risques souvent occultés par les réussites visibles. « Il faut montrer la face cachée de cette aventure pas seulement ceux qui réussissent », insiste un responsable associatif local.

Enfin, l’amélioration des conditions de vie dans la région des Savanes à travers l’accès aux infrastructures de base, le soutien aux initiatives locales et des opportunités économiques durables demeure un levier essentiel pour redonner espoir à une jeunesse en quête d’avenir et freiner ainsi l’exode vers des aventures aussi incertaines que périlleuses.

Aboulaye Kam, depuis la région des Savanes

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