Par son arrestation à Lomé le 17 janvier, suivie de son extradition vers Ouagadougou dès le lendemain, Paul-Henri Sandaogo Damiba a brutalement quitté le statut d’exilé discret pour redevenir un acteur central des recompositions sécuritaires en Afrique de l’Ouest. L’ancien chef de la transition burkinabè, renversé en septembre 2022, est désormais accusé par les autorités de son pays d’être impliqué dans un projet de coup d’État « qui devait être déclenché début janvier » contre le pouvoir en place.
À Lomé, la décision des autorités togolaises a suscité une vive agitation, alimentée par des commentaires parfois passionnés, voire accusatoires. Certains y ont vu une atteinte au droit d’asile, d’autres une soumission à des pressions extérieures. Pourtant, à la lecture du communiqué officiel et des éléments transmis par Ouagadougou, le Togo n’a fait qu’appliquer les règles classiques de la coopération judiciaire et sécuritaire.
Selon les autorités togolaises, des preuves formelles ont été communiquées par le Burkina Faso, établissant l’implication présumée de Damiba dans une entreprise de déstabilisation. Dans ces conditions, soutiennent-elles, Lomé ne pouvait ni fermer les yeux ni se transformer en sanctuaire pour un ancien dirigeant soupçonné d’activités subversives. « Le Togo ne peut pas servir de base arrière à quelqu’un pour déstabiliser un pays frère », confie une source, rappelant que l’asile politique ne protège pas des actes portant atteinte à la sécurité régionale.
La ligne de partage est claire : accueillir un ex-chef d’État qui vit discrètement, sans activité politique ni militaire, est une chose ; tolérer qu’un exilé utilise le territoire comme plateforme d’influence ou de préparation d’actions armées en est une autre. Dans ce second cas, l’État d’accueil se trouve juridiquement et politiquement contraint d’agir.
Un cas, pas une chasse aux sorcières
À ceux qui dénoncent une « chasse aux anciens dirigeants », Lomé oppose des exemples concrets. La Côte d’Ivoire abrite depuis plusieurs années Blaise Compaoré, ancien président du Burkina Faso, sans qu’aucune procédure d’extradition ne soit engagée à son encontre. Rock Marc Christian Kaboré, autre ex-chef d’État burkinabè, n’est pas davantage inquiété. De son vivant, Ange Félix Patassé ancien président de la république centrafricaine vivait en paix au Togo. La différence, martèlent les autorités, tient au fait qu’aucun de ces anciens dirigeants n’est aujourd’hui accusé d’organiser, depuis l’exil, des entreprises de déstabilisation.
Autrement dit, ce n’est pas le statut d’ancien président qui a valu à Damiba son arrestation, mais les soupçons précis pesant sur ses activités récentes. Une nuance essentielle dans une région où les exils politiques sont nombreux et où la frontière entre protection humanitaire et calcul géopolitique est souvent ténue.
Une extradition aux résonances régionales
D’après Africa Intelligence, l’ex-lieutenant-colonel a été interpellé par les services de sécurité togolais sur instruction de la présidence, puis transféré à bord d’un avion privé affrété par les services de renseignement, avant d’être remis aux autorités burkinabè. À Ouagadougou, la junte évoque des soutiens extérieurs, notamment en Côte d’Ivoire, dans ce projet de putsch avorté, une accusation qui alourdit encore le climat diplomatique dans une sous-région déjà traversée par les tensions entre pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et certains États côtiers.
C’est dans ce contexte que l’irritation prêtée au président ivoirien Alassane Ouattara prend tout son sens. Abidjan redouterait que l’extradition de Damiba ne crée un précédent susceptible de fragiliser le statut de certains exilés politiques accueillis sur son sol. Mais cette inquiétude apparaît paradoxale au regard de la pratique ivoirienne en matière de coopération judiciaire.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2011, Alassane Ouattara a lui-même largement recouru à l’extradition de figures de l’ancien régime. En 2012, le Togo avait remis à Abidjan Moïse Lida Kouassi, ex-ministre de la Défense de Laurent Gbagbo. La même année, 41 réfugiés ivoiriens avaient été rapatriés du Liberia, puis jugés dans des conditions dénoncées par des ONG. En 2013, Charles Blé Goudé était arrêté au Ghana et transféré en Côte d’Ivoire, avant d’être acquitté par la Cour pénale internationale en 2021. Plus récemment encore, en septembre 2025, le cyberactiviste béninois Hugues Comlan Sossoukpe, détenteur d’un passeport de réfugié togolais, avait été interpellé à Abidjan et livré à Cotonou après avoir été attiré sous couvert d’un colloque. Difficile, dès lors, de dénoncer aujourd’hui un « précédent dangereux » sans voir se retourner contre soi une pratique longtemps assumée.
Le Togo entre droit, sécurité et géopolitique
Pour Lomé, l’équation est délicate mais lisible. Le droit d’asile reste un principe, mais il n’est ni absolu ni inconditionnel. Lorsqu’un État ami apporte des éléments établissant l’implication d’un exilé dans des projets de coup de force, l’État d’accueil se retrouve face à une obligation de coopération, au nom de la stabilité régionale.
L’affaire Damiba rappelle aussi une réalité plus crue : en Afrique de l’Ouest, l’exil n’est jamais une garantie définitive. Les liens politiques, économiques et sécuritaires entre États peuvent transformer un refuge en piège. « Quand les intérêts convergent, on peut être sacrifié très vite », glisse un observateur à Lomé. La géopolitique, plus que le droit, continue souvent de dicter l’issue de ces dossiers.
En livrant Damiba à Ouagadougou, le Togo a voulu signifier qu’il ne serait ni un sanctuaire pour complots, ni un terrain de jeu pour des rivalités sous régionales. Une position qui, au-delà des polémiques, s’inscrit dans une logique de sécurité collective. Reste que cette affaire, lourde de symboles, illustre une fois de plus la fragilité du statut d’exilé politique dans une région où la coopération judiciaire, les rapports de force et les calculs diplomatiques s’entremêlent étroitement.
