Après près de quinze années de travaux titanesques, l’Ethiopie a inauguré mardi le Grand barrage de la Renaissance (GERD), présenté comme le plus grand ouvrage hydroélectrique du continent africain. C’est le Premier ministre Abiy Ahmed lui-même qui a coupé le ruban symbolique, qualifiant l’infrastructure de « grande réussite non seulement pour l’Éthiopie, mais pour toutes les personnes noires ». L’événement, retransmis en direct et célébré sur les réseaux sociaux, suscite un immense élan patriotique dans un pays marqué par la diversité de ses plus de 80 ethnies et la cicatrice encore fraîche du conflit du Tigré, qui a fait environ 600 000 morts entre 2020 et 2022 selon l’Union africaine.
Lancé en avril 2011, à 30 kilomètres de la frontière soudanaise, le chantier a mobilisé pendant quinze ans des financements largement endogènes, entre appels aux dons et obligations nationales, faisant du GERD un symbole d’indépendance économique. « Les Éthiopiens ne le considèrent pas comme un tas de béton au milieu d’un fleuve, mais comme un monument à leur réussite », souligne l’analyste Moses Chrispus Okello à la BBC. Avec ses 1,8 kilomètre de large, 145 mètres de haut et une capacité de retenue de 74 milliards de m³ d’eau, le barrage devrait générer un milliard de dollars de retombées annuelles, en mettant fin aux coupures de courant récurrentes et en dopant l’industrie, la pêche et le tourisme.
Des tensions émergent
Mais derrière l’enthousiasme, la géopolitique s’invite. L’Égypte et le Soudan voient dans le GERD une menace directe sur leur sécurité hydrique. Le Caire, qui dépend du Nil pour 97 % de ses besoins en eau, qualifie l’ouvrage de « menace existentielle ». « Les égyptiens disposent aujourd’hui de 59,6 milliards de m³ d’eau alors qu’il leur en faudrait 114 milliards », rappelle son ministère des Ressources en eau. Le traité bilatéral de 1959, signé entre Khartoum et Le Caire, est régulièrement brandi pour dénoncer l’unilatéralisme d’Addis-Abeba.

Face à ces inquiétudes, Abiy Ahmed se veut rassurant. « Le barrage d’Assouan, en Égypte, n’a jamais perdu un seul litre d’eau à cause du GERD », a-t-il insisté en juillet. Lundi encore, à la veille de l’inauguration, il assurait que « les barrages soudanais et égyptiens doivent être pleins » et que le nouvel ouvrage ne devait pas « générer de craintes ». Selon le gouvernement éthiopien, six des treize turbines sont déjà opérationnelles, et toutes doivent entrer en service cette semaine.
Si des experts comme Ana Cascao, consultante spécialiste du Nil, estiment que « le remplissage du réservoir n’a eu aucun impact négatif en aval », ils reconnaissent qu’en cas de sécheresse prolongée, des effets déstabilisateurs pourraient survenir. « La seule option réaliste pour l’Égypte est de s’adapter », juge Mohamed Mohey el-Deen, ancien membre du comité égyptien sur le GERD. En attendant, Addis-Abeba savoure ce qu’elle présente comme un triomphe national et un levier pour devenir, à terme, un exportateur régional d’électricité.
Dans un continent où les tensions hydriques s’aggravent avec le changement climatique, l’inauguration du GERD dépasse largement les frontières éthiopiennes. Elle pose avec acuité la question du partage des ressources naturelles, de la coopération régionale et des équilibres de puissance, à l’heure où l’Afrique s’invente ses propres modèles de développement.
