Depuis plus de deux ans et demi, l’homme d’affaires togolais Charles Walla‐Azoumaro est détenu dans des conditions que son avocat, Me Zeus Ajavon, juge « contestées ». Son dossier suscite aujourd’hui de fortes interrogations quant à l’État de droit au Togo, tant les accusations successives et les manquements procéduraux semblent s’enchaîner.
Marié depuis vingt ans à Yvonne Gnassingbé, pharmacienne et fille du défunt Président Eyadéma, Walla‐Azoumaro aurait longtemps souffert d’un contexte familial pesant, fait de pressions de la belle-famille et de la présence d’un pasteur proche de son épouse, selon sa défense. On lui prête également une pathologie cardiaque qui l’aurait poussé à consacrer de longues heures au travail, souvent tard dans la nuit. C’est dans ce climat tendu qu’un soir, il découvre son épouse inconsciente derrière une porte verrouillée de l’intérieur. Pris de panique, il fait appel au pasteur et tente de joindre le médecin de famille. Le diagnostic : accident vasculaire cérébral (AVC). Après une hospitalisation en clinique, elle est transférée au CHU de Lomé.
Mais les événements basculent lorsque des militaires interviennent : Charles Walla-Azoumaro est arrêté sur suspicion d’empoisonnement. L’autopsie révèle aucun poison. L’accusation bascule donc vers la négligence, l’accusation selon laquelle il aurait tardé à conduire sa femme à l’hôpital. Ce volet de l’affaire reste trouble : le dossier d’instruction, confié à un juge, aurait dû être transmis au procureur rapidement, mais selon l’entourage de Walla-Azoumaro, il serait resté plus d’un an négligemment « dans les tiroirs » du parquet, ce qui, s’il est avéré, constituerait une violation des délais fixés par la loi togolaise.
Entre-temps, la défense évoque une véritable « hémorragie patrimoniale » : terrains vendus, bijoux disparus, effets personnels disparus… Un huissier aurait établi un constat en ce sens. Puis une nouvelle et grave accusation s’ajoute : accusation de sodomie sur un enfant de huit ans et transmission d’hépatite C à ce dernier. Les analyses médicales commandées par la défense démentent ces accusations, et selon la défense toujours, des documents médicaux auraient été falsifiés.
Pour Me Zeus Ajavon, il s’agit d’un acharnement : « Tout porte à croire qu’on veut briser cet homme. On multiplie des accusations mensongères, on bloque son dossier, on le maintient arbitrairement en prison. C’est une violation flagrante de la loi et des droits humains. »
Au-delà du cas individuel, l’affaire soulève des questions plus larges : d’abord celle des rivalités familiales et patrimoniales. Mais surtout, c’est la procédure judiciaire qui est mise à rude épreuve.
Selon plusieurs analyses du droit togolais, la détention préventive est encadrée : dans le Code de procédure pénale (article 113), il est prévu qu’un inculpé délinquant primaire a droit à la mise en liberté lorsque la durée de la détention préventive atteint la moitié de la peine encourue. Or, dans ce dossier, on apprend que Charles Walla‐Azoumaro serait détenu depuis le 13 mars 2023, soit déjà plus d’un an après le décès de son épouse en février 2023.
Par ailleurs, le Collectif des Associations Contre l’Impunité au Togo (CACIT) a récemment souligné, après la libération par grâce présidentielle de 956 détenus en octobre 2023, l’importance de juger dans des délais raisonnables toute personne détenue, afin qu’elle puisse bénéficier des voies légales de libération conditionnelle ou de grâce.
Le Code de procédure pénale togolais prévoit que la détention préventive ne peut pas se prolonger sans limite pour les délits et crimes, et que l’état de droit exige que les délais d’instruction soient respectés. Le manque de diligence dans le traitement des dossiers est souvent dénoncé comme l’un des principaux obstacles à la justice rapide et équitable au Togo.
Dans l’opinion publique, le cas divise : certains voient dans cette affaire une cabale judiciaire, d’autres y discernent un symptôme des failles persistantes du système judiciaire, en particulier dans les procédures d’instruction et de détention préventive. Tous réclament transparence et respect des droits. Le moment est d’autant plus crucial que le Togo, engagé dans des réformes judiciaires, vient d’adopter en conseil des ministres un avant-projet de nouveau Code de procédure pénale, visant à renforcer les droits de la défense, mieux structurer les voies de recours et limiter les abus en matière de détention provisoire.
L’affaire Charles Walla-Azoumaro apparaît donc comme un test majeur pour la justice togolaise : démontrer qu’elle respecte la loi, protège les droits fondamentaux et ne s’abandonne pas aux pressions, familiales, politiques ou sociales. Pour nombre d’observateurs, le temps n’est plus seulement à la délibération, mais à l’action.
