C’était le projet de la décennie pour le secteur de l’eau et de l’assainissement au Togo. Doté d’un budget initial de 100 millions de dollars (60 milliards de F CFA), le Projet d’Amélioration de la Sécurité Hydrique en Milieu Urbain au Togo (PASH-MUT) devait transformer le quotidien de près de deux millions d’habitants de la capitale et de ses périphéries. Trois ans après son lancement en 2023, le verdict est tombé : le projet est définitivement annulé. L’aide-mémoire officiel de la Banque mondiale et les documents internes consultés en exclusivité par notre rédaction révèlent les coulisses d’un effondrement administratif, managérial et politique.
Une ambition étouffée : Seulement 11 % des fonds décaissés
Le PASH-MUT (enregistré sous la référence P176902 auprès de la Banque mondiale) portait de grandes promesses pour la modernisation des infrastructures hydrauliques togolaises. Financé par les crédits 72760-TG et 72750-TG de l’Association internationale de développement (IDA/Banque mondiale), ce programme prévoyait notamment la réalisation immédiate de neuf forages de grande capacité (six dans les zones périphériques et trois dans Lomé Commune) pour renforcer les capacités de la Société Togolaise des Eaux (TdE), la publication des appels d’offres pour un méga-château d’eau de 5 000 m³ à Cacavelli, ainsi que cinq systèmes autonomes d’alimentation en eau potable.
Pourtant, à l’heure du bilan à mi-parcours dressé à la suite de la mission conjointe menée du 26 mai au 1er juin 2026, les chiffres sont catastrophiques : à peine 11 % des ressources financières mobilisées ont été effectivement décaissées. Face à cette paralysie systémique, la décision a été actée lors du séminaire gouvernemental du 12 juin 2026 : l’État togolais et le Vice-Président de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, M. Ousmane Diagana, ont convenu de la clôture anticipée et de l’annulation définitive du projet.
En lieu et place, la partie nationale tente désormais de se raccrocher à l’initiative Water Forward pour préparer un hypothétique « Compact Eau » dans le cadre de la Vision 2040, mais le mal est fait.
Le point de bascule : les décisions unilatérales de janvier 2025
Selon un mémorandum de l’équipe de l’UGP, adressé en décembre 2025 au Ministre délégué chargé de l’Eau et de l’Assainissement, Kodjo Séna Alipui, la dérive opérationnelle a débuté bien avant l’annulation formelle. Dès janvier 2025, alors que le projet entrait dans sa phase concrète de passation de marchés pour restructurer le réseau de la TdE, deux décisions majeures sont venues déstabiliser l’architecture du programme notamment l’annulation du contrat CBP-ENF (Contrat Basé sur la Performance pour la réduction de l’Eau Non Facturée), ce marché stratégique devait confier à une firme spécialisée les études hydrauliques, la sectorisation du réseau (36 secteurs, pose de 54 débitmètres et 238 vannes), la mise à jour de la base de données de 75 000 abonnés et le remplacement de plus de 235 000 mètres linéaires de conduites en PEHD pour stopper les fuites massives d’eau potable. Ensuite, le remodelage à la baisse du budget global. Le financement est amputé de 15 milliards de F CFA, passant de 60 à 45 milliards de F CFA. Cette coupe budgétaire a entraîné la suppression pure et simple de la construction de la première Station de Traitement des Boues de Vidange (STBV) du Grand Lomé, un ouvrage d’une capacité de 1 100 m³/jour pourtant jugé capital par les experts pour la santé publique et la préservation de la nappe phréatique. La composante dédiée à l’assainissement s’est vue réduite de 15 milliards à seulement 1,62 milliard de F CFA, cantonnée à un simple appui logistique.

Paralyse institutionnelle et interférences dans les marchés publics
L’aide-mémoire rédigé par les équipes techniques de la Banque mondiale met en lumière un environnement administratif lourdement dysfonctionnel. L’annexe 5 du rapport, intitulée « Défis liés à l’exécution du projet », liste de profonds blocages internes et externes.
En premier lieu, les interférences et lourdeurs de la hiérarchie. Le document pointe noir sur blanc l’« interférence de la hiérarchie dans les processus de passation des marchés » ainsi que des délais d’approbation démesurés de la part de la Personne Responsable des Marchés Publics (PRMP).
En second lieu, le blocage des commissions, la commission de contrôle des marchés publics logée au Cabinet du Ministre ne disposait même pas de bureaux de travail. Ses membres, n’étant pas dédiés exclusivement au projet, accumulaient les retards de validation. De plus, le système de suivi électronique STEP de la Banque mondiale n’était pas mis à jour.
Et pour finir, des soupçons de blocages d’intérêts. Des correspondances internes révèlent que le marché crucial visant à forer 9 forages pour renforcer l’approvisionnement en eau de Lomé a fait l’objet d’un blocage ciblé. Le prétexte invoqué par les autorités était la défaillance présumée d’un membre du consortium sur un autre marché vieux de plus de cinq ans. Pourtant, cette société n’avait jamais été sanctionnée et continuait de remporter des marchés publics au Togo. En réalité, le personnel du projet a dénoncé des tentatives d’attribution à une entreprise concurrente dont l’offre financière était nettement plus onéreuse.
La crise des ressources humaines : Licenciements et non-conformités majeures
La gestion du personnel de l’Unité de Gestion du Projet (UGP), sous la coordination de M. Seyram Egbogbo, a été le théâtre d’un bras de fer destructeur. Au terme de l’année 2025, l’ensemble du personnel recruté sur critères de compétence internationale a été évalué positivement par le coordonnateur. Le 11 février 2026, la Banque mondiale a formellement délivré son Avis de Non Objection (ANO) pour le renouvellement annuel des contrats de l’équipe. Les avenants ont été signés par la PRMP et visés par le contrôleur financier.

Pourtant, les contrats sont restés bloqués plusieurs mois sur la table du ministre de tutelle sans signature. Invoquant verbalement des « instructions du haut lieu », le ministre a refusé d’acter le renouvellement annuel et a tenté d’imposer, le 26 mars 2026, un contrat précaire de transition de six mois sans indicateurs de performance précis. Le personnel a soumis un contre-mémo le 27 mars s’engageant sur trois résultats majeurs (signatures des forages et publication des appels d’offres de Cacavelli) avant le 30 juin 2026.
La réponse du ministère dirigé par Séna Alipui, a été d’une brutalité rare : le lundi 30 mars 2026 à 17h30, sans aucun préavis, une équipe ministérielle a été dépêchée pour expulser manu militari les spécialistes des locaux du PASH-MUT et confisquer les clés.
Cette éviction forcée a placé le projet dans une situation d’illégalité totale au regard des règles du bailleur de fonds. La Norme Environnementale et Sociale n°2 (NES 2) de la Banque mondiale proscrit formellement le fait de faire travailler du personnel sans contrat. L’absence de l’équipe a gelé la gestion financière : la Demande de Remboursement de Fonds (DRF n°24) d’un montant de 81 912 016 F CFA a été rejetée par les services de la dette publique faute de contrats valides pour justifier les opérations de janvier 2026. À la date de la revue, l’équipe financière se limitait au seul comptable nommé, manquant cruellement de capacités techniques optimales.
Véhicules de fonction et dérives budgétaires : les rapports de l’IGF bafoués
L’enquête révèle également des cas d’utilisation non conforme des actifs achetés sur le budget du projet. Le 19 décembre 2025, par la note de service n°0415/MDEA/SG/DAAF, le Ministre délégué, Séna Alipui, a ordonné l’affectation d’un véhicule Toyota Belta (immatriculé TG 7976 G/A), acquis sur les fonds du PASH-MUT, pour l’usage exclusif de son propre cabinet.
Cette décision a immédiatement déclenché une alerte interne de la part du responsable financier du projet. Dans un courriel officiel, celui-ci a rappelé au coordonnateur que la confiscation des véhicules du projet par le cabinet du ministère avait déjà fait l’objet de rappels à l’ordre sévères de la part de l’Inspection Générale des Finances (IGF), de l’auditeur externe et de la mission de supervision de la Banque mondiale des 7 et 8 octobre 2025. Le bailleur avait formellement exigé que les véhicules soient restitués au projet pour servir exclusivement aux activités sur le terrain.
Pire encore, le véhicule ayant été mis à disposition de la PRMP du ministère en dehors de tout cadre lié au projet, l’unité de gestion financière a été contrainte de bloquer les budgets de maintenance, déclarant « inéligible » toute dépense d’entretien pour un véhicule détourné de ses objectifs initiaux.
Un gâchis financier et social
Au moment de l’expulsion définitive des spécialistes le 30 mars 2026, les comptes du projet affichaient des liquidités disponibles majeures, désormais gelées ou perdues pour le développement du pays : 2 268 668 387 F CFA sur le compte désigné, 31 552 080 F CFA sur le compte d’intérêts et 169 917 F CFA en caisse. De plus, une indemnisation de 17 000 000 F CFA attendue de Fidélia Assurance à la suite de l’incendie d’un véhicule est restée en suspens.

Le naufrage du PASH-MUT n’est pas le résultat d’un manque de financement ou d’une mauvaise conception technique, mais le produit direct d’une faillite managériale, administrative et de luttes d’intérêts au détriment des normes internationales de transparence. En fin de compte, les uniques et véritables victimes de ce fiasco politique et institutionnel demeurent les deux millions d’habitants du Grand Lomé, condamnés à attendre que l’accès universel à l’eau potable et à un assainissement décent devienne enfin une réalité.
