Kpalimé : une crise violente éclate au grand jour au sein de la communauté musulmane, un imam radié

La crise qui secoue depuis plusieurs années la communauté musulmane de Kpalimé, à environ 120 kilomètres au nord de Lomé dans la commune Kloto 1, a franchi un seuil critique en mai 2026. Entre rivalités de leadership religieux, accusations d’ingérence administrative et affrontements au sein même de la Mosquée centrale, les tensions ont culminé le vendredi 15 mai lors de la grande prière hebdomadaire de 13 heures, avant de déboucher quelques jours plus tard sur la radiation définitive de l’Imam Malam Salifou Moussa par l’Union Musulmane du Togo (UMT).

Au cœur de cette crise socioreligieuse, deux camps s’opposent ouvertement. D’un côté, une large frange composée de théologiens, de sages, de chefs communautaires et de fidèles revendique le respect des pratiques locales de désignation des responsables religieux. Cette majorité continue de reconnaître Malam Ali Biva Tchabodé comme président légitime de l’Union musulmane préfectorale (UMP) de Kloto et Malam Salifou Moussa comme Imam central de Kpalimé.

Face à eux, une faction minoritaire soutenue, selon plusieurs sources locales, par certaines autorités religieuses nationales ainsi qu’une autorité administrative locale, défend de nouvelles nominations vivement contestées par la base. Cette fracture s’est progressivement installée autour de trois décisions majeures : le remplacement de Malam Ali Biva Tchabodé à la tête de l’UMP de Kloto par Batcha Djéri Moutawakilou, la destitution de l’Imam Salifou Moussa au profit de Malam Abdoul Moumouni et la réorganisation de la direction de l’Institut culturel islamique SACOFA.

Selon plusieurs acteurs locaux, ces remaniements auraient été facilités par des influences croisées entre certains responsables musulmans influents, la direction nationale de l’UMT et la préfecture de Kloto. Des accusations d’ingérence que le préfet avait déjà rejetées par le passé.

Les racines du conflit remontent à plusieurs incidents antérieurs. L’Imam Salifou Moussa avait notamment été suspendu provisoirement après un différend protocolaire lors d’un mariage, où il avait refusé de céder la prière finale à Malam Sofo, chef de la communauté Tchaoudjo. Plus tard, une autre tension éclate lors d’une rencontre officielle à l’Hôtel du 30 Août en présence du Président du Conseil, Faure Gnassingbé. Le refus du préfet de Kloto de laisser l’Imam conduire la prière d’ouverture avait alors exposé publiquement les dissensions entre les deux parties. Selon plusieurs témoins, le chef de l’État avait appelé à un règlement définitif du différend.

Mais les tentatives de médiation n’auront pas permis d’apaiser la situation. Plusieurs réunions initiées par l’Imam auraient été interdites par les autorités préfectorales. Une correspondance adressée par le dignitaire religieux à un ministre pour dénoncer des ingérences dans les affaires de la communauté musulmane aurait ensuite accentué les tensions.

Le conflit s’est également déplacé sur le terrain éducatif avec l’Institut culturel islamique SACOFA. Après près de vingt ans à la tête de l’établissement, Malam Salifou Moussa avait été remplacé durant l’année scolaire 2022-2023 par Souleymane Yolou. Puis, à la rentrée 2023-2024, la nomination de Seydou à la direction de l’établissement avait provoqué des manifestations d’élèves et d’enseignants ayant paralysé l’école pendant trois jours, nécessitant l’intervention des autorités administratives.

L’escalade la plus spectaculaire survient toutefois en mai 2026. Une invitation signée le 11 mai par Batcha Djéri Moutawakilou annonçait l’intronisation officielle du nouvel Imam central ainsi que la validation du bureau préfectoral contesté pour le 13 mai. Mais face à la mobilisation d’une partie importante des fidèles et de la jeunesse musulmane locale, la cérémonie n’a finalement pas pu se tenir.

Deux jours plus tard, le vendredi 15 mai, des jeunes escortent alors Malam Salifou Moussa jusqu’à la Mosquée centrale afin qu’il dirige à nouveau la grande prière. Selon plusieurs témoignages concordants, c’est au cours du prêche que Malam Sofo aurait fait irruption avant de s’en prendre physiquement à l’Imam. Les fidèles ainsi que le dispositif de sécurité de la mosquée seraient intervenus pour maîtriser la situation et expulser l’assaillant présumé.

Les vidéos de l’incident, massivement relayées sur TikTok et d’autres réseaux sociaux, ont rapidement amplifié l’émotion dans la ville de Kpalimé. Malgré une plainte déposée par Malam Sofo pour agression, plusieurs sources proches de l’enquête indiquent que les premiers constats des forces de sécurité pointeraient plutôt sa responsabilité dans le déclenchement de l’altercation.

Alors qu’une réunion de crise convoquée par le préfet de Kloto le 16 mai devait tenter de désamorcer la situation, celle-ci aurait finalement été annulée à la dernière minute, plusieurs responsables communautaires refusant d’y participer sans convocation officielle formelle.

Quelques jours après ces événements, l’Union Musulmane du Togo a décidé de durcir le ton. Dans une correspondance officielle datée du 20 mai 2026, le président national de l’UMT, El-Hadj Inoussa Bouraïma, a annoncé la radiation définitive de Malam Salifou Moussa. Une décision qualifiée d’« irrévocable » et entrée en vigueur depuis le 16 mai.

L’instance religieuse nationale justifie cette sanction par des « actes de défiance » et un historique d’insubordinations. L’ancien Imam avait déjà fait l’objet de deux suspensions successives les 21 janvier 2021 et 9 novembre 2022. Pour l’UMT, les incidents survenus à la Mosquée centrale ont provoqué « de graves troubles à l’ordre public » dans la ville.

Cette décision marque désormais une rupture ouverte entre la direction nationale de l’UMT et une partie importante de la communauté musulmane locale qui continue de réclamer la réhabilitation de Malam Salifou Moussa, le retour de Malam Ali Biva Tchabodé à la tête de l’UMP de Kloto et la fin de toute ingérence administrative dans les affaires religieuses locales.

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