La fracture entre Bamako et Paris continue d’alimenter les tensions diplomatiques au Sahel. Après les déclarations du président français Emmanuel Macron lors de l’« Africa Forward Summit » organisé le 10 mai 2026 à Nairobi, au Kenya, l’ancien Premier ministre malien Choguel Kokalla Maïga est sorti de son silence pour livrer une longue mise au point sur les circonstances du départ de la France du Mali. En cause, les propos du chef de l’État français estimant que Bamako « n’a pas pris la meilleure décision » en demandant le retrait des forces françaises en 2021.
Dans un texte au ton offensif publié depuis Bamako le 11 mai 2026, Choguel Maïga accuse Emmanuel Macron de « manipulation » et de « falsification des faits », tout en affirmant vouloir « rétablir la vérité » devant l’opinion publique malienne et internationale. L’ancien chef du gouvernement de transition déroule une chronologie détaillée des événements ayant conduit à la rupture progressive entre les autorités maliennes et Paris, dans un contexte marqué par la montée du sentiment souverainiste au Sahel et la recomposition des alliances géopolitiques de la région.
Selon Choguel Maïga, la France s’était d’abord accommodée du pouvoir issu du changement politique du 18 août 2020 ayant conduit à la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta. Il rappelle notamment une phrase attribuée à Emmanuel Macron en 2020 sur les antennes de RFI : « Le Gouvernement de Bah N’Daou est en train de réussir, en trois mois, ce qu’Ibrahim Boubacar Keïta n’a pu faire en sept ans ».
Mais l’ancien Premier ministre situe le véritable tournant au lendemain du « redressement » du 24 mai 2021, lorsque les autorités de transition maliennes ont refusé, selon lui, toute ingérence française dans le choix des dirigeants maliens. « Macron a voulu désigner pour le Mali le président de la Transition et le président du CNT », affirme-t-il, soutenant que cette tentative aurait été rejetée par les nouvelles autorités.
Dans sa version des faits, Choguel Maïga accuse ensuite Paris d’avoir annoncé « unilatéralement » le retrait des forces françaises du Mali sans concertation préalable avec Bamako. « Le chef de l’État du Mali avait appris cette décision par les médias, comme un citoyen lambda », écrit-il, qualifiant cette attitude de « maladroite » et « irrespectueuse ». Il reprend également sa formule prononcée le 25 septembre 2021 à la tribune de l’ONU, lorsqu’il accusait déjà la France d’avoir « abandonné le Mali en plein vol ».
L’ancien Premier ministre revient aussi sur plusieurs dossiers devenus emblématiques de la rupture entre Bamako et ses partenaires occidentaux. Il évoque d’abord le retrait du Mali du G5 Sahel, affirmant que Paris s’était opposé à la tenue d’une réunion de l’organisation sur le territoire malien lorsque venait le tour de Bamako d’en assurer l’accueil. Pour Choguel Maïga, cet épisode aurait démontré que le G5 Sahel était « dirigé par la France ».
Autre point de crispation : la présence de la force européenne Takuba. L’ancien chef du gouvernement affirme que cette force s’était installée sur le territoire malien « sans l’autorisation des autorités compétentes », avant que Bamako n’exige son départ. Il accuse également Emmanuel Macron d’avoir voulu imposer au Mali ses futurs partenaires stratégiques, notamment en s’opposant à une coopération renforcée avec la Russie. « Le Mali s’est assumé », affirme-t-il, saluant la montée en puissance des Forces armées maliennes (FAMa) grâce aux nouveaux partenariats sécuritaires noués par les autorités de transition.
Cette sortie intervient dans un climat régional profondément transformé depuis les retraits successifs des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les trois pays, désormais réunis au sein de Alliance des États du Sahel, ont multiplié les discours dénonçant le néocolonialisme et revendiquant une souveraineté militaire et politique accrue. Bamako, Ouagadougou et Niamey ont également renforcé leur coopération avec Moscou, provoquant un refroidissement durable des relations avec Paris et plusieurs partenaires occidentaux.
Dans son texte, Choguel Maïga insiste également sur le départ de la MINUSMA, présenté comme une décision souveraine prise après « dix ans de présence » jugés insuffisants en matière de résultats sécuritaires. Il évoque aussi les événements de Gao, où des manifestants avaient investi des installations de Barkhane avant leur reprise par les FAMa, dans un climat de forte hostilité populaire envers la présence militaire française.
Le ton employé par l’ancien Premier ministre reflète la persistance d’un discours souverainiste particulièrement populaire dans une partie de l’opinion malienne et sahélienne. « Le Mali a retrouvé sa souveraineté, son indépendance et sa dignité », affirme-t-il, avant d’assurer que « les vicissitudes actuelles ne changeront rien fondamentalement dans la trajectoire victorieuse finale du Mali et des pays de l’AES ».
Alors que Paris continue de défendre le bilan de son engagement militaire au Sahel face aux groupes jihadistes, Bamako campe sur une lecture radicalement opposée des événements. Cinq ans après le début de la rupture diplomatique entre les deux capitales, les divergences restent entières et nourrissent encore aujourd’hui une bataille mémorielle et politique autour des véritables conditions du départ français du Mali.
