Présidence à vie : Paul Biya, Alassane Ouattara…ces ‘fossiles’ qui refusent de partir

Entre manipulations constitutionnelles, confiscation du pouvoir et peur de l’après-mandat, une génération de dirigeants s’accroche à la présidence à vie. En Côte d’Ivoire, au Cameroun ou ailleurs, les promesses de renouveau s’effacent sous le poids d’ambitions indéfectibles. Alassane Ouattara, Paul Biya, et d’autres encore… tous ont un point commun : ils ont refusé de céder le pouvoir à la fin de leurs mandats, au mépris de Constitutions parfois taillées à leur mesure. Alors que les aspirations démocratiques des populations d’Afrique de l’Ouest et du Centre se heurtent à des dirigeants devenus inamovibles, la tentation du pouvoir à vie ressurgit à chaque cycle électoral.

Ouattara 2025 : le retour d’un scénario bien rodé

Le mardi 29 juillet, c’est sur les réseaux sociaux qu’Alassane Ouattara a brisé le suspense : « Après mûre réflexion et en toute conscience, je vous annonce aujourd’hui que j’ai décidé d’être candidat à l’élection présidentielle du 25 octobre 2025.» Une annonce qui, selon le juriste et analyste politique Geoffroy Kouao, n’a rien de surprenant : « Il faut dire que ce n’est vraiment pas une surprise, quand on sait que les militants à l’unanimité avaient demandé à monsieur Ouattara d’être le cheval RHDP pour l’élection présidentielle. »

Alassane Ouattara, président de la Côte d'Ivoire
Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire

Déjà en juin, lors du congrès du RHDP, son parti, les militants avaient plébiscité une nouvelle candidature. Pour Sékou Dao, membre du conseil politique du RHDP, « c’était une évidence. À trois mois du scrutin, ce serait une injure aux militants de proposer un autre nom. »

L’opposition, elle, crie à la violation constitutionnelle. Damana Pickass Adja, vice-président du PPA-CI, proche de Laurent Gbagbo, dénonce : « Le président a trompé tout le peuple. Tous les moyens légaux qui s’offrent à nous, nous entendons les utiliser pour que la Constitution soit respectée.»

Ce quatrième mandat annoncé est une répétition du scénario de 2020, où Ouattara s’était déjà représenté après la mort de son dauphin Amadou Gon Coulibaly. La nouvelle Constitution adoptée en 2016 lui avait permis, grâce à un tour de passe-passe juridique, de remettre les compteurs à zéro. Ce scrutin avait été entaché de violences : 85 morts et plus de 500 blessés, selon le procureur Richard Adou. L’opposition avait appelé au boycott et à la désobéissance civile, dénonçant un « coup d’État constitutionnel ».

Paul Biya, l’éternel absent-présent

Pendant ce temps, au Cameroun, Paul Biya, 92 ans, s’apprête à briguer un huitième mandat lors de la présidentielle d’octobre 2025. Président depuis 1982, il détient aujourd’hui le triste record du plus ancien dirigeant élu en exercice du monde. Sa candidature, annoncée le 13 juillet dernier, s’inscrit dans une dynamique monarchique où l’alternance semble bannie.

« Une partie de la population pense que le chef ne peut être remplacé que par la mort », analyse le sociologue Brice Molo. Mais ce nouveau mandat s’annonce dans une ambiance particulière. Depuis des années, Biya enchaîne les séjours prolongés à l’étranger, parfois dans un silence pesant. Son mandat actuel a été celui des absences, des rumeurs de décès, d’un pouvoir délégué au SGPR Ferdinand Ngoh Ngoh, jusqu’au point de créer des frictions internes.

Paul Biya, président du Cameroun

Le ministre Issa Tchiroma, critique sur les absences présidentielles, a même claqué la porte du gouvernement pour se lancer dans la course. L’image d’un système à bout de souffle. Et pourtant, les structures de pouvoir restent verrouillées : président du Sénat, président de l’Assemblée nationale, chef de la police… tous appartiennent à une élite âgée, souvent formée à l’école coloniale.

Une jeunesse étranglée par des vieux régimes

Dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, un contraste saisissant traverse le paysage politique : une jeunesse démographiquement majoritaire mais politiquement marginalisée. Ce déséquilibre, loin d’être anecdotique, est au cœur des tensions sociales, des frustrations collectives et de l’instabilité politique qui secoue régulièrement la sous-région.

Prenons quelques chiffres : au Cameroun, 60 % de la population a moins de 25 ans ; en Côte d’Ivoire, le taux est similaire. Au Burkina Faso, au Mali, au Niger ou encore en Guinée, la jeunesse représente non seulement la majorité, mais souvent les trois quarts des citoyens en âge de rêver, de créer, de décider. Pourtant, ce sont des présidents septuagénaires ou octogénaires, souvent au pouvoir depuis plusieurs décennies, qui détiennent encore les rênes de l’État, parfois dans un silence institutionnel assourdissant.

« Le pouvoir, une fois concentré entre les mains du chef de l’État, devient une obsession », analyse Nathaniel Olympio, président du Centre Kékéli, cercle de réflexion sur l’Afrique de l’Ouest. « La manipulation de la Constitution et la fraude électorale sont devenues les nouveaux coups d’État, plus propres, mais tout aussi destructeurs pour la démocratie. »

Ce décalage entre la pyramide des âges et la hiérarchie politique crée une fracture générationnelle explosive. Tandis que les jeunes, hyper connectés, mieux éduqués qu’hier, exposés aux standards mondiaux, aspirent à une gouvernance moderne, responsable, inclusive, les régimes en place fonctionnent encore selon les logiques clientélistes, verticales et autoritaires héritées des années 1970.

Résultat : un sentiment profond d’étouffement. La jeunesse ne se sent pas représentée. Elle ne voit ni avenir dans les urnes, ni issue dans les institutions. L’ascension sociale et politique est bouchée, verrouillée par des systèmes de cooptation où l’âge, la loyauté aveugle et la proximité clanique priment sur la compétence, l’audace ou l’innovation.

Privée d’espace politique, ignorée par les institutions régionales, et trahie par des promesses démocratiques jamais tenues, une partie de la jeunesse africaine se détourne désormais du cadre républicain. Les mobilisations sociales deviennent violentes, les insurrections plus fréquentes, et dans certains cas, l’adhésion à des mouvements extrémistes ou militaires s’impose comme une réponse, certes dangereuse, mais perçue comme plus efficace que les urnes.

Ainsi, l’étranglement de la jeunesse par des vieux régimes n’est pas seulement un problème de représentation. Il est une bombe sociale à retardement, susceptible de faire exploser ce qu’il reste de pacte républicain entre les citoyens et l’État. Si les dirigeants actuels n’en prennent pas conscience, ils risquent non seulement de perdre le pouvoir, mais surtout de le transmettre dans le chaos, l’instabilité ou la violence.

Et la CEDEAO, malgré son protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance adopté en 2001 à Dakar, peine à faire respecter la limitation à deux mandats. Bien au contraire, elle a souvent validé ces dérives, se rendant complice silencieuse de ces glissements autoritaires. Face à ce blocage générationnel et institutionnel, le rôle des instances régionales, en particulier la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), est scruté avec de plus en plus de sévérité. Créée pour favoriser l’intégration économique et la stabilité politique, la CEDEAO avait pourtant adopté, en 2001 à Dakar, un Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance, affirmant noir sur blanc que l’accès au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels et les modifications de constitutions à des fins personnelles sont contraires à l’éthique démocratique.

Mais sur le terrain, la CEDEAO a trop souvent failli. Elle n’a ni empêché le troisième mandat d’Alpha Condé en Guinée, ni celui d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, pour ne cite que ceux-ci. Pire, elle a souvent validé ou fermé les yeux sur ces dérives, invoquant la souveraineté nationale ou la stabilité régionale comme prétextes à l’inaction.

Cette posture ambiguë lui vaut aujourd’hui d’être perçue par une large partie de l’opinion comme une institution complice, déconnectée, incapable de sanctionner les « coups d’État constitutionnels », alors même qu’elle est prompte à condamner les putschs militaires. Une incohérence qui alimente les discours populistes et le rejet croissant des institutions régionales, comme en témoignent les récentes ruptures avec la CEDEAO opérées par les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Constitutions réécrites à la carte

Dans de nombreux États d’Afrique de l’Ouest, la Constitution, censée incarner la loi fondamentale, devient un simple outil de prolongation de pouvoir, taillée sur mesure au profit du prince régnant. Ce phénomène, parfois qualifié de coup d’État constitutionnel, traduit une instrumentalisation cynique du droit au service d’ambitions personnelles. Et les exemples abondent.

En 2020, la Constitution ivoirienne modifiée portait sur 20 articles. L’article 57 original limitait le mandat présidentiel à deux. Pourtant, le Conseil constitutionnel a validé la candidature de Ouattara, estimant que la nouvelle Constitution avait remis les compteurs à zéro. La même mécanique a été observée en Guinée ou encore au Niger.

Dans chacun de ces cas, le contournement de la Constitution a entraîné des crises profondes, parfois sanglantes. La quête d’un mandat supplémentaire, sous couvert de légalité, a été le déclencheur d’un cycle de violences, d’arrestations arbitraires, de répression policière et d’exil forcé pour nombre d’opposants. Par exemple, en Côte d’Ivoire, chaque présidentielle depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993 a été marquée par des tensions extrêmes, des arrestations, et parfois des bains de sang.

Et pourtant, aucune alternance apaisée ne se dessine à l’horizon, malgré l’usure du pouvoir et l’essoufflement des régimes. Les Constitutions sont devenues des parchemins politiques, réécrits au gré des circonstances, parfois sans consultation populaire, souvent sans consensus national. Le droit est ainsi vidé de sa substance pour ne conserver que la forme, faisant de la démocratie un simulacre, sans respiration ni régénération.

Cette multiplication de révisions opportunistes a un effet corrosif sur l’ensemble de la région. Elle nourrit la méfiance vis-à-vis des institutions, délégitime le jeu électoral, et ouvre la voie à des ruptures violentes, comme les coups d’État militaires récemment survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger. L’un des paradoxes actuels est que des juntes prennent parfois appui sur la colère populaire contre les manipulations constitutionnelles pour légitimer leur propre prise du pouvoir. Un aveu d’échec pour les régimes civils, mais aussi pour les partenaires internationaux et les organisations régionales comme la CEDEAO, trop souvent silencieuses face à ces violations déguisées de la légalité démocratique.

Quand l’exemple vient d’ailleurs : le cas Patrice Talon

Dans un paysage politique ouest-africain souvent dominé par des présidences perpétuelles et des amendements constitutionnels de circonstance, le cas béninois fait figure d’exception, ou du moins d’inflexion notable. Patrice Talon, président du Bénin depuis 2016, est loin d’être un parangon de démocratie apaisée. Son style est jugé autoritaire, son rapport à l’opposition musclé, et ses réformes parfois imposées à la hussarde. Pourtant, c’est bien lui qui, à contre-courant de ses homologues de la sous-région, a publiquement renoncé à toute idée de troisième mandat.

« Une énième fois, je vous le redis : non, je ne serai pas candidat », a-t-il martelé dans une interview à Jeune Afrique. Il n’y a pas simplement renoncé par parole : il a verrouillé la Constitution lui-même, en y inscrivant l’interdiction formelle pour tout président d’exercer plus de deux mandats dans sa vie. « J’ai moi-même renforcé la Constitution pour stipuler que nul ne pourra exercer plus de deux mandats dans sa vie », a-t-il précisé. Une déclaration rare, presque inédite, dans une région où les Constitutions sont trop souvent considérées comme des documents malléables au gré des ambitions personnelles.

Patrice Talon, Chef d’État béninois

Mais le cas Talon n’est pas dénué d’ambiguïtés. Si le chef de l’État béninois semble se retirer de la scène dans le respect de la Constitution, l’ombre du pouvoir continue de planer sur la transition annoncée. La condamnation récente de deux de ses proches, Olivier Boko, son conseiller influent et bras droit officieux, et Oswald Homéky, ancien ministre et possible dauphin, à vingt ans de prison pour « tentative de coup d’État», interroge sur la sincérité et la transparence de l’après-Talon.

Certains observateurs y voient un signal : empêcher toute succession incontrôlée ou indésirable, verrouiller les options et orienter, voire façonner, le profil du futur président.D’autres estiment que ces arrestations s’inscrivent dans une stratégie de préservation des acquis du régime Talon, dans un contexte de méfiance vis-à-vis d’une élite politique traditionnelle qu’il a longtemps combattu.

« Je veillerai à ce que mon successeur ne déconstruise pas les réformes accomplies », a-t-il d’ailleurs affirmé, dans une phrase lourde de sens. Elle révèle une volonté manifeste de contrôler le legs politique au-delà de son départ formel. En d’autres termes, Talon semble vouloir quitter le pouvoir… sans vraiment le quitter des yeux.

Ce paradoxe incarne une réalité africaine bien connue : partir, oui… mais à condition de rester dans les parages. Car dans un continent où l’alternance est souvent perçue comme un saut dans l’inconnu, nombreux sont les dirigeants qui, même en se retirant, cherchent à installer un héritier afin de garantir leur immunité future, ou maintenir leur influence en coulisse.

Le Bénin n’échappe donc pas entièrement aux dynamiques de personnalisation du pouvoir. Mais il constitue tout de même un exemple à méditer : la limitation stricte des mandats, quand elle est juridiquement consolidée et politiquement assumée, peut devenir un levier de crédibilisation des institutions. Elle n’éradique pas tous les travers, mais elle fixe une ligne rouge, une borne démocratique non négociable.

L’expérience béninoise montre qu’il est possible, même pour un président contesté ou autoritaire, de tracer une frontière entre l’exercice du pouvoir et la tentation de l’éternité politique. Dans un contexte régional où l’on s’accroche souvent au fauteuil jusqu’à l’effondrement, c’est déjà une rupture notable.

Une sortie de crise par la vigilance citoyenne et des institutions fortes

« Si Macky Sall, Olusegun Obasanjo ou même Abdoulaye Wade ont renoncé à un troisième mandat, c’est grâce à la vigilance citoyenne », rappelle Nathaniel Olympio, président du Centre Kékéli. Cette vigilance populaire, bien plus qu’une simple pression de l’opinion, devient un contre-pouvoir informel mais redoutablement efficace dans les contextes africains où les institutions officielles sont souvent capturées par les régimes en place.

Dans le cas du Sénégal, la mobilisation civique contre un potentiel troisième mandat de Macky Sall a été d’une intensité rare, portée par des mouvements comme Y’en a marre, mais aussi par une société civile, des syndicats, des artistes et des jeunes galvanisés par une conscience politique croissante. En Guinée, avant le coup d’État contre Alpha Condé, ce sont aussi les rues qui ont grondé contre une réforme constitutionnelle jugée illégitime.

À l’échelle de la région, cette vigilance doit désormais s’institutionnaliser. Car la répétition des crises n’est pas qu’un échec des dirigeants, c’est aussi celui des institutions censées les encadrer. La CEDEAO, qui se voulait garante de la démocratie et de la stabilité régionale, est aujourd’hui confrontée à une perte de crédibilité. Son silence ou son indulgence vis-à-vis des révisions constitutionnelles controversées (notamment en Côte d’Ivoire ou au Togo) contraste avec sa fermeté contre les putschs militaires, créant une perception de deux poids, deux mesures.

Réconcilier légitimité populaire et légalité institutionnelle

Pour Nathaniel Olympio, la solution passe par la mise en place de garde-fous institutionnels robustes : une justice réellement indépendante, à l’abri des pressions politiques ; une armée loyaliste, non partisane, au service de la République et non d’un individu ; un Parlement pluraliste, capable de jouer son rôle de contre-pouvoir.

Mais au-delà des institutions nationales, les mécanismes de surveillance et de régulation sous-régionaux doivent évoluer. Le protocole additionnel de la CEDEAO sur la démocratie, qui prévoit la limitation des mandats à deux, doit cesser d’être un simple vœu pieux. Il doit être assorti de mécanismes contraignants, avec des sanctions effectives et ciblées contre les dirigeants qui s’en affranchissent par des manipulations constitutionnelles.

Les présidences à rallonge sont le symptôme d’un malaise profond des démocraties africaines. Le fauteuil présidentiel, érigé en trône, résiste à la volonté populaire. Et tant que les Constitutions seront manipulées comme de simples feuilles de route politiques, l’Afrique subsaharienne ne connaîtra ni stabilité, ni réelle alternance. Pour conjurer le spectre des crises cycliques, seule une révolution institutionnelle, appuyée par une mobilisation citoyenne soutenue, peut changer le cours de l’histoire.

Les présidences à rallonge ne sont pas des anomalies accidentelles dans les trajectoires politiques africaines ; elles sont devenues la norme dans de nombreux pays, au point d’être perçues, à tort, comme une composante naturelle de la gouvernance en Afrique. Ce phénomène est le symptôme visible d’un malaise plus profond : l’incapacité, ou le refus, d’inscrire la vie politique dans le cadre d’une alternance démocratique réelle, apaisée et institutionnalisée.

Dans cette logique, le fauteuil présidentiel cesse d’être un mandat temporaire confié par le peuple et devient un trône quasi monarchique, objet de convoitises, de guerres internes, de manipulations juridiques et de violences meurtrières. Le pouvoir ne se gagne plus par les urnes, mais par le contrôle de l’appareil judiciaire, la réécriture des Constitutions, la cooptation des forces de sécurité ou la neutralisation des opposants.

En Côte d’Ivoire, en Guinée ou au Cameroun, les textes fondamentaux sont régulièrement taillés sur mesure, amendés, tordus dans tous les sens pour justifier l’indéfendable. Au Togo également, plusieurs soupçonnent le basculement du pays dans un régime parlementaire comme un moyen pour le désormais président du conseil, Faure Gnassingbé 20 au pouvoir, fils de l’ancien président Gnassingbé Eyadéma (38 ans d’un règne sans partage), de s’octroyer un bail à vie. 

Qu’à cela ne tienne, le droit devient alors dans plusieurs pays, l’arme du plus fort. La Constitution, censée être la boussole commune, est transformée en feuille de route politique personnelle, prête à être jetée dès qu’elle gêne. Cette fragilisation du socle républicain alimente l’instabilité, provoque des cycles de violences post-électorales, exacerbe les tensions identitaires et génère une défiance massive envers les institutions.

Dans ces pays, les élections ne sont plus des moments de respiration démocratique, mais des périodes de crispation, de peur, voire de chaos. L’histoire récente regorge d’exemples : en Guinée, le troisième mandat d’Alpha Condé a déclenché des mois de manifestations et des dizaines de morts. En Côte d’Ivoire, les chiffres de 2020 parlent d’eux-mêmes : 85 morts, plus de 500 blessés. Au Togo, les protestations contre le parti au pouvoir ont é violemment réprimées dans le sang à plusieurs reprises selon les partis politiques d’opposition et certaines organisations de la société civile. Au Cameroun, le refus d’ouvrir le jeu politique alimente la radicalisation dans les régions anglophones et creuse le fossé entre le régime et une jeunesse désabusée.

Or, aucun développement durable, aucune cohésion sociale, aucune paix ne peut se bâtir durablement sur une démocratie de façade. Une telle architecture institutionnelle, fondée sur le mensonge, l’exclusion et l’arbitraire, ne fait que renforcer les dynamiques de repli communautaire, d’exode des élites, et de radicalisation politique.

Il devient donc urgent de rompre ce cercle vicieux. Mais cela suppose plus qu’un changement de dirigeants : il faut changer de paradigme. Les réformes cosmétiques ne suffisent plus. Il est temps d’enclencher une révolution institutionnelle, non violente, portée par une conscience civique éclairée et une volonté politique sincère. Cette révolution devra s’articuler autour de plusieurs piliers notamment la restauration de l’intégrité des Constitutions, l’indépendance effective de la justice, la professionnalisation des organes électoraux, la démilitarisation de la vie politique et surtout, l’établissement d’une culture de redevabilité des dirigeants envers les citoyens. Mais aucun de ces leviers ne pourra fonctionner sans une mobilisation citoyenne soutenue, structurée, résiliente. Il revient aux peuples africains de ne plus déléguer aveuglément leur pouvoir. Comme l’a montré l’exemple sénégalais, ce sont les citoyens eux-mêmes qui sont les meilleurs garants de la démocratie. Ce sont eux qui doivent fixer les limites, tracer les lignes rouges, et exiger que nul ne soit au-dessus de la loi.

Des modèles existent déjà sur le continent. Le Ghana, le Sénégal, le Cap-Vert, la Namibie ou encore le Botswana ont montré que l’alternance démocratique, respectueuse et pacifique, n’est pas une utopie africaine. Elle est possible, mais elle exige un coût : celui de la vigilance, de la maturité politique et de la patience stratégique. À défaut de ce sursaut, les prochaines décennies risquent de ressembler à une répétition macabre des vingt dernières années : des promesses de renouveau vite étouffées, des réformes vidées de leur substance, des présidents à vie installés sur des ruines démocratiques, et des peuples ballotés entre résignation et colère.

L’Afrique n’a plus le temps. Elle ne peut plus attendre. Il faut choisir : le fauteuil ou la nation. Ceux qui veulent gouverner doivent accepter, par principe et par honneur, de pouvoir un jour quitter le pouvoir. Car l’alternance, loin d’être une menace, est la preuve d’une démocratie vivante.

« Gouverner, ce n’est pas s’éterniser. C’est préparer l’après soi. »

Dans une Afrique en pleine mutation, où la jeunesse réclame sa place et où les sociétés civiles se structurent à grande vitesse, s’accrocher au pouvoir devient un aveu de faiblesse plus qu’une preuve de force. Ceux qui refusent de partir confondent légitimité et longévité. Ils s’imaginent indispensables, confèrent à leur présence un caractère messianique, souvent au mépris du bon sens, de l’histoire, et de la volonté populaire. Mais l’histoire politique de l’Afrique contemporaine l’a démontré : nul n’est éternel, et toute confiscation du pouvoir finit par nourrir une crise plus grande que celle que l’on prétend éviter. À l’inverse, ceux qui partent à temps, qui transmettent le flambeau sans chaos, entrent dans l’histoire avec dignité. Ils laissent une mémoire apaisée, un héritage durable, et surtout, ouvrent la voie à une culture politique de la responsabilité, de l’exemplarité et de la transmission.

 

Quitter le pouvoir volontairement dans un continent habitué à la personnalisation extrême des régimes n’est pas un signe de faiblesse. C’est un acte de courage politique, un geste de lucidité, une preuve d’amour pour son pays. Et surtout, un pari sur l’avenir : celui d’une Afrique gouvernée non par des hommes forts, mais par des institutions solides et respectées. L’heure n’est plus aux trônes à vie. Elle est à la reddition des comptes, à la circulation des élites, et à l’alternance pacifique. Ceux qui s’accrochent finiront par tomber seuls. Ceux qui partent en paix, eux, resteront dans les mémoires.

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