Une grande voix des lettres africaines s’est tue. L’écrivain, auteur et ancien haut responsable sénégalais Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë, est décédé samedi 3 octobre 2026 au soir à Dakar, à l’âge de 98 ans. L’annonce de sa disparition a été rendue publique dimanche 4 octobre, suscitant de nombreux hommages au Sénégal et au-delà.
Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane a grandi à la rencontre de deux univers : l’enseignement coranique et l’école française. Cette double formation allait profondément nourrir sa pensée et son œuvre. Après ses études au Sénégal, il poursuit en France des études de droit et de philosophie à la Sorbonne, avant d’intégrer l’École nationale de la France d’Outre-mer, dont il est diplômé en 1956.
Son nom reste indissociable de L’Aventure ambiguë, publié en 1961. À travers le personnage de Samba Diallo, jeune Sénégalais partagé entre l’enseignement coranique et l’école occidentale, le roman interroge le déracinement, la confrontation des cultures, la foi et le rapport de l’Afrique au savoir venu d’ailleurs. Plus de six décennies après sa publication, cette réflexion demeure au cœur des débats sur l’identité et la transmission des savoirs en Afrique.
L’ouvrage reçoit en 1962 le Grand Prix littéraire d’Afrique noire et devient progressivement un classique de la littérature africaine. Traduit dans une quarantaine de langues, il continue d’être étudié dans de nombreux établissements scolaires et universitaires du continent. Au Togo également, le roman figure dans des listes de lectures scolaires et reste disponible dans les circuits consacrés aux fournitures et ouvrages scolaires.
Mais Cheikh Hamidou Kane n’était pas seulement un écrivain. Haut fonctionnaire, administrateur civil et homme d’État, il a occupé plusieurs responsabilités publiques au Sénégal. Il a notamment été gouverneur de Thiès, haut-commissaire général au Plan et ministre sous la présidence de Léopold Sédar Senghor. Après un passage dans les institutions internationales, notamment comme responsable régional de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, il revient au gouvernement sous Abdou Diouf, où il occupe les fonctions de ministre du Développement industriel puis de ministre du Plan et de la Coopération jusqu’en 1988.
Son œuvre littéraire, elle, ne s’est pas limitée à L’Aventure ambiguë. En 1995, il publie Les Gardiens du temple, son deuxième roman, dans lequel il poursuit sa réflexion sur les transformations des sociétés africaines, les tensions culturelles et la manière dont le continent tente de concilier héritage et changement.
À l’annonce de sa disparition, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a salué la mémoire d’un écrivain qui avait donné « à des générations d’Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore », celle de « s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes ». Le chef de l’État a également rappelé son engagement au service du Sénégal.
Avec Cheikh Hamidou Kane disparaît ainsi, à 98 ans, un écrivain dont l’œuvre a dépassé les frontières du Sénégal et même celles de la littérature francophone. De L’Aventure ambiguë aux Gardiens du temple, son écriture aura accompagné une interrogation fondamentale : comment accueillir la modernité et les savoirs du monde sans perdre le lien avec ses propres valeurs ? Une question qui continue de résonner dans les sociétés africaines contemporaines.
